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« C’est un problème boliviano bolivien »

Le 4 mai 2008, un référendum sur l’autonomie de la région de Santa Cruz, en Bolivie, a été approuvé à hauteur de 86% des voix. Un revers sans précédent pour le président Evo Morales, qui a immédiatement nié la validité de ce référendum. Éclairage avec Laurent Lacroix, spécialiste de la Bolivie et chercheur à l’Institut de hautes études internationales et de développement.


Comment faut-il interpréter ce scrutin ?
Ce mouvement régionaliste doit à mon avis être interprété à travers le prisme économique. C’est la question de la distribution des ressources naturelles et des richesses qui est en jeu dans le statut d’autonomie voté début mai à Santa Cruz. Historiquement, cette région a toujours été marginalisée, malgré son fort potentiel économique. C’est pourquoi ses habitants revendiquent une décentralisation plus approfondie que les autres régions boliviennes.

Les journaux boliviens ont affirmé que ce scrutin signait l’acte de naissance d’une nouvelle carte politique nationale. S’agit-il vraiment d’une crise sans précédent pour le pouvoir central bolivien ?
C’est un scénario relativement inédit. Cela dit, on exagère l’importance de ce référendum. En effet, il est illégal au niveau national, et il n’est pas reconnu par la communauté internationale. En réalité, ce référendum va surtout servir à négocier le contenu d’une loi en préparation dans la nouvelle Constitution bolivienne, relative aux autonomies des régions. Cette loi reste pour l’instant très floue. Personne ne sait ce qu’elle signifie, pas même dans les ministères. Mais il ne faut pas croire que ce scrutin met à jour un conflit frontal entre Santa Cruz et le gouvernement central. En effet, l’une des options contemplées par le mouvement autonomiste est l’instauration d’une structure fédérale en Bolivie.

Les gouverneurs de Tarija, Beni et Pando prévoient pourtant d’organiser des référendums similaires en juin. Ne doit-on pas craindre une balkanisation de la Bolivie ?
Je ne crois pas. D’abord, derrière le terme de balkanisation, il y a une dimension ethnique, nationaliste. Or cette dimension n’est absolument pas un enjeu en Bolivie. Même si quelques leaders autonomistes revendiquent une identité cruzénienne, le mouvement autonomiste est avant tout régional. Par ailleurs, Santa Cruz n’a aucun intérêt à gagner son indépendance. En effet, indépendante, la région de Santa Cruz ne serait pas reconnue par la communauté internationale et elle serait rapidement absorbée par le Brésil, qui attend la moindre occasion pour étendre sa sphère d’influence dans la région. J’ai assisté à plusieurs manifestations autonomistes à Santa Cruz et le drapeau bolivien y est toujours brandi à côté du drapeau cruzénien. Ce n’est pas un hasard. Le problème des autonomies reste essentiellement boliviano bolivien.

Que peut-on attendre du référendum révocatoire qui doit avoir lieu en août ?
Evo Morales commence à percevoir l’enjeu de ce référendum révocatoire. En effet, le « oui » l’emportera sans aucun doute lors des référendums autonomistes de Tarija, Beni et Pando. Et une fois les résultats de ces votes connus, une baisse de soutien populaire au président est prévisible. Mais si ce référendum est un enjeu de taille pour Evo Morales, il l’est aussi pour l’opposition. Celle-ci craint en effet qu’un tel scrutin ne vienne relativiser les résultats des référendums autonomistes. Dans les deux camps, c’est donc l’expectative, et faute de mieux, les discussions tournent pour l’instant autour des dates auxquelles se dérouleront ces quatre référendums.

Vers un rapprochement des frères ennemis d’Amérique Latine

Le contentieux frontalier séculaire qui oppose la Bolivie et le Chili a des airs de nœud gordien. Sa complexité se manifeste par des allers-retours diplomatiques des plus opaques. En juillet 2007, le consul bolivien au Chili est révoqué pour avoir laissé entendre que la Bolivie est « proche de la mer ». Pourtant, un mois plus tard, le ministre bolivien des Affaires Etrangères David Choquehuanca déclare que « la Bolivie se trouve plus près que jamais d’atteindre son aspiration de retour aux côtes de l’Océan Pacifique ». Et en janvier 2008, le vice-chancelier bolivien Hugo Fernandez évoque la possibilité pour la Bolivie de porter sa revendication historique d’ « accès à la mer » devant la Cour Internationale de justice de La Haye. De quoi perdre ses repères. Si repères il y a.

Car les relations entre les deux pays ont toujours été hoquetantes. Ou presque. C’est depuis la Guerre du Pacifique, conflit de nature fiscale qui opposa la Bolivie et le Pérou au Chili de 1879 à 1884, que le bât blesse entre les deux nations. Le traité de paix de 1904 prive en effet la Bolivie d’un territoire de quelque 120.000 km2 doté d’une fenêtre de 400 Km de long sur le littoral. Une perte « à perpétuité » qui fait de ce petit pays andin le seul Etat enclavé d’Amérique Latine, avec le Paraguay. Et qui conduit certains observateurs, à l’instar du géographe espagnol Alagrida (1919), à considérer la Bolivie comme une « absurdité géographique ».

Depuis, la question de la « méditerranéité » bolivienne revient sans cesse dans les discours de politique extérieure boliviens. Une politique extérieure souvent hasardeuse dont la revendication maritime est d’ailleurs la seule constante. « La mer nous appartient de droit, la récupérer est un devoir ». Une phrase aux accents guerriers qui comme le raconte l’anthropologue vénézuélienne Elizabeth Burgos, habille toutes les casernes du pays, ainsi que les papiers en tête officiels.
Pourtant, la Bolivie n’est pas véritablement enclavée. Elle jouit d’un accès à la mer à travers les ports chiliens d’Arica et d’Antofagasta, et ce depuis 1904. Mais si les Boliviens peuvent atteindre l’océan Pacifique via un corridor, c’est un accès souverain qui leur fait défaut. D’où une revendication hautement symbolique. Celle de pouvoir planter leur drapeau. Et sur ce point sensible, Bolivie comme Chili sont prisonniers de leur opinion publique. Pour les Chiliens, la rétrocession d’une souveraineté sur la côte à la Bolivie est impensable, car elle couperait leur territoire en deux. Et pour les Boliviens, la récupération de cette souveraineté est indispensable pour pouvoir enfin rattraper leur retard économique, en développant un commerce maritime qui échappe aux aléas de la politique chilienne (hausse des taxes, privatisation des ports…). Depuis 1978 et les échecs successifs des négociations bilatérales sur la question d’accès à la mer, les relations diplomatiques entre les deux pays sont donc rompues.

Dans un pays très fragmenté politiquement comme la Bolivie, la revendication maritime, expression d’un patriotisme blessé, est un unificateur efficace. La guerre du gaz et la chute du président Gonzalo Sanchez de Lozada en octobre 2003 en est le plus parfait exemple. Suite aux pressions populaires, il est contraint de démissionner. Sa faute ? Avoir voulu développer les exportations de gaz bolivien vers le Mexique et les Etats-Unis via le Chili.

Pourtant, la question maritime semble avoir pris un tour plus pragmatique depuis quelques années. Car la Bolivie et le Chili ont besoin l’un de l’autre. Le Chili a besoin du gaz et du pétrole boliviens, et la Bolivie a besoin de passer par le territoire chilien pour exporter ses ressources énergétiques, notamment vers les pays d’Asie. L’arrivée au pouvoir d’Evo Morales en Bolivie, et de Michelle Bachelet au Chili en 2006, marque une reprise de contact formelle entre les deux pays. Pour la Bolivie, il s’agit d’acquérir un rôle commercial de premier ordre en Amérique Latine. Et pour le Chili, il s’agit de favoriser un climat de confiance avec ses voisins pour mieux s’intégrer régionalement. La normalisation des relations entre les deux pays se concrétise en juillet 2006, avec la signature d’un agenda bilatéral en 12 points. Agenda dans lequel le thème maritime figure explicitement. M. Bachelet y envisage l’amélioration des termes d’accès bolivien à la mer, et E. Morales l’exportation de gaz vers le Chili.

Il faut dire que pour la Bolivie, il ne s’agit pas seulement de pragmatisme, mais bel et bien d’un impératif politique. De ce pragmatisme au niveau international dépend en effet la validité du discours révolutionnaire d’E. Morales au niveau national. Comme le rappelle judicieusement Laurent Lacroix, spécialiste de la Bolivie et chercheur à l’Institut des Hautes Etudes Internationales et du Développement (IHEID) à Genève, « la construction révolutionnaire de Chavez au Venezuela se fait sur la rente pétrolière ». Et le modèle bolivien ne s’en écarte pas, car « si la Bolivie ne vend pas son gaz, elle ne pourra pas mener à bien ses réformes ». En d’autres termes, de la normalisation de ses relations avec le Chili dépend son degré d’intégration à l’axe politique de l’alternative bolivarienne qui se dessine actuellement en Amérique Latine.

Si la question de l’accès à la mer a toujours une portée symbolique en Bolivie, où le nationalisme est épidermique, et le sentiment à l’égard du Chili, complexe, elle s’insère aujourd’hui très clairement dans les nouvelles ambitions géopolitiques d’un petit pays qui s’impose en Amérique Latine, et qui se voit donc contraint au pragmatisme. Un pragmatisme de plus en plus affirmé que la récente déclaration du vice-chancelier ne saurait remettre en question.