Tibet-Chine : à la croisée des notes




Le 5 avril dernier, la soliste chinoise Fiona Sze Lorrain et l’artiste tibétain Tshering Wangdu mêlaient pour la première fois les musiques traditionnelles du Tibet et de Chine devant un public conquis. Un événement musical porteur d’espoir.

Cithare chinoise d’un côté, tympanon, flûte et luth tibétains de l’autre. L’accord musical est rare. Au centre Mandapa, dans le XIIIe arrondissement de Paris, l’artiste tibétain Tshering Wangdu exhibe fièrement son habit traditionnel en s’avançant sur le devant de la scène. Ses grosses bottes de cuir noir claquent au rythme de sa voix et des cordes de son luth. En quelques minutes, l’auditoire est transporté sur les hauteurs du Tibet. Puis la soliste Fiona Sze Lorrain s’avance timidement à son tour. Et fait sonner son instrument de tradition chinoise.

Né à Kalimpong, en Inde, Tshering est Tibétain, même s’il n’a jamais mis les pieds sur la terre de ses ancêtres. Installé en France depuis huit ans, ce jeune père diffuse le répertoire tibétain avec la passion de l’exilé « triste », pour qui jouer, chanter et danser sont les seuls moyens de « garder le lien » avec sa propre culture. Fiona, elle, est une Chinoise de Singapour. Pour les spectateurs venus en nombre assister à leur premier concert, leur collaboration est un symbole.

Alors que la répression chinoise au Tibet s’intensifie, le dialogue musical qu’ils ébauchent a une forte résonance politique. « La flûte tibétaine et la cithare chinoise se marient très bien. On peut y voir comme une entente pacifique », note avec émotion une jeune femme de tendance bouddhiste. « Ils montrent que tout est possible » renchérit une femme venue à Paris pour manifester contre le passage de la flamme olympique dans la capitale.

C’est dans l’esprit de Fiona qu’a germé l’idée de ce dialogue musical. Mais pour elle, cette collaboration n’a rien de politique. C’est au contraire dans l’apolitisme que réside sa possibilité d’existence. Cette intellectuelle qui se décrit comme une « artiste transculturelle » refuse de concevoir son travail auprès de Tshering à travers le prisme des nationalités. « Je crois à l’identité sociale, mais pas à l’identité nationale » explique-t-elle calmement. Après une enfance passée entre Londres et Singapour, et des études supérieures poursuivies aux Etats-Unis, Fiona ne se considère pas comme une Chinoise. « Asiatique Américaine » est une appellation qu’elle préfère. Peu importe si elle donne corps à la culture chinoise à chaque fois qu’elle empoigne sa cithare, et si Tshering fait vibrer la tradition tibétaine lorsqu’il souffle dans sa flûte, elle veut concevoir leur musique comme une expression purement esthétique, dépourvue de caractéristiques culturelles. « Ce qui m’intéresse c’est la musicalité, ce n’est pas la dimension culturelle ou linguistique de l’instrument ». Un seul mot d’ordre : garder l’esprit ouvert, pour être en mesure de créer un produit musical qui ne soit ni chinois ni tibétain, mais bien « quelque chose de nouveau ».

Aujourd’hui, Fiona a un espoir, que ce genre de collaboration amène les gens à réfléchir et à se poser la question suivante : « Pourquoi des choses qui s’accomplissent dans la sphère artistique ne peuvent-elles pas s’accomplir au niveau de la société? ». Sa collaboration musicale avec Tshering est « une forme d’engagement social ». Pour éveiller les consciences sur « l’existence d’une possibilité d’esthétique qui fait dialoguer les instruments tibétains et chinois ». Si la formule est prudente, c’est que la création est encore balbutiante. Mais elle s’appuie sur une longue tradition historique.

La fusion entre les harmonies chinoises et tibétaines est loin d’être nouvelle. Sous la dynastie mandchoue des Qing, alors que le Tibet est un protectorat chinois, le mariage des musiques folkloriques des deux contrées voisines est monnaie courante. Pour Fiona, il s’agit donc de « réactualiser cette possibilité de mélange » que l’histoire a fait oublier.

Malgré ce précédent historique, l’entreprise est ardue, et la collaboration sino-tibétaine à laquelle Fiona et Tshering se prêtent, fragile. Sur scène, les instruments cohabitent sans vraiment dialoguer. Les deux musiciens se croisent sans s’entrecroiser. Ils se succèdent pour interpréter des solos. Ce n’est que dix minutes avant la fin de la représentation qu’ils se retrouvent finalement l’un à côté de l’autre pour mêler du bout des ongles leurs traditions. Pour deux morceaux seulement.

Leurs yeux s’illuminent lorsqu’ils décrivent cette création « librement musicale », « magnifique », « géniale ». Pourtant, elle reste un croquis aux traits incertains. Par manque de temps et de répétitions sans doute. Mais aussi parce que la sensibilité nationale de Tshering les empêche de pousser l’expérience plus loin. « Quand Fiona joue avec sa cithare, je ressens une force chinoise, et même quand elle interprète des morceaux tibétains, ça sonne chinois » raconte-t-il avec quelque gêne. Parce que sa culture est en péril, Tshering ne peut mêler ses notes à celle de la cithare de Fiona sans craindre une forme de domination sonore d’un instrument sur l’autre. Quand il joue, c’est avant tout pour sensibiliser les occidentaux à la culture tibétaine, pour préserver un héritage en danger. « La musique tibétaine n’en est pas au point où elle peut être décontextualisée et dissociée de sa culture » explique sa femme Rachel. Si Fiona rêve d’une collaboration simple, dénuée de toute couleur culturelle, pour le Tibétain en exil, l’art est inévitablement entaché de politique.

C’est par intérêt musical pour une tradition qu’il « ne connaissait pas » que Tshering Wangdu a accepté l’idée d’une collaboration musicale avec Fiona Sze Lorrain en décembre dernier. Mais c’est aussi et surtout parce que Fiona s’est explicitement présenté à lui comme une personne « anti-gouvernement chinois ». Car malgré son ouverture à la tradition musicale chinoise, difficile pour lui d’oublier que tous les conservatoires du Tibet sont aujourd’hui gérés par des Chinois. Difficile de faire abstraction de la sinisation progressive de la musique tibétaine. Il le reconnaît, l’entreprise ne saurait faire des émules : « Avec une Chinoise de Chine, je n’aurais pas accepté de faire une telle collaboration ». Malgré tout, les deux musiciens envisagent de se produire à nouveau en concert à Paris, et explorent actuellement des répertoires différents. Ils continuent, à leur mesure, à faire dialoguer les esthétiques tibétaine et chinoise.

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