Vers un rapprochement des frères ennemis d’Amérique Latine

Le contentieux frontalier séculaire qui oppose la Bolivie et le Chili a des airs de nœud gordien. Sa complexité se manifeste par des allers-retours diplomatiques des plus opaques. En juillet 2007, le consul bolivien au Chili est révoqué pour avoir laissé entendre que la Bolivie est « proche de la mer ». Pourtant, un mois plus tard, le ministre bolivien des Affaires Etrangères David Choquehuanca déclare que « la Bolivie se trouve plus près que jamais d’atteindre son aspiration de retour aux côtes de l’Océan Pacifique ». Et en janvier 2008, le vice-chancelier bolivien Hugo Fernandez évoque la possibilité pour la Bolivie de porter sa revendication historique d’ « accès à la mer » devant la Cour Internationale de justice de La Haye. De quoi perdre ses repères. Si repères il y a.

Car les relations entre les deux pays ont toujours été hoquetantes. Ou presque. C’est depuis la Guerre du Pacifique, conflit de nature fiscale qui opposa la Bolivie et le Pérou au Chili de 1879 à 1884, que le bât blesse entre les deux nations. Le traité de paix de 1904 prive en effet la Bolivie d’un territoire de quelque 120.000 km2 doté d’une fenêtre de 400 Km de long sur le littoral. Une perte « à perpétuité » qui fait de ce petit pays andin le seul Etat enclavé d’Amérique Latine, avec le Paraguay. Et qui conduit certains observateurs, à l’instar du géographe espagnol Alagrida (1919), à considérer la Bolivie comme une « absurdité géographique ».

Depuis, la question de la « méditerranéité » bolivienne revient sans cesse dans les discours de politique extérieure boliviens. Une politique extérieure souvent hasardeuse dont la revendication maritime est d’ailleurs la seule constante. « La mer nous appartient de droit, la récupérer est un devoir ». Une phrase aux accents guerriers qui comme le raconte l’anthropologue vénézuélienne Elizabeth Burgos, habille toutes les casernes du pays, ainsi que les papiers en tête officiels.
Pourtant, la Bolivie n’est pas véritablement enclavée. Elle jouit d’un accès à la mer à travers les ports chiliens d’Arica et d’Antofagasta, et ce depuis 1904. Mais si les Boliviens peuvent atteindre l’océan Pacifique via un corridor, c’est un accès souverain qui leur fait défaut. D’où une revendication hautement symbolique. Celle de pouvoir planter leur drapeau. Et sur ce point sensible, Bolivie comme Chili sont prisonniers de leur opinion publique. Pour les Chiliens, la rétrocession d’une souveraineté sur la côte à la Bolivie est impensable, car elle couperait leur territoire en deux. Et pour les Boliviens, la récupération de cette souveraineté est indispensable pour pouvoir enfin rattraper leur retard économique, en développant un commerce maritime qui échappe aux aléas de la politique chilienne (hausse des taxes, privatisation des ports…). Depuis 1978 et les échecs successifs des négociations bilatérales sur la question d’accès à la mer, les relations diplomatiques entre les deux pays sont donc rompues.

Dans un pays très fragmenté politiquement comme la Bolivie, la revendication maritime, expression d’un patriotisme blessé, est un unificateur efficace. La guerre du gaz et la chute du président Gonzalo Sanchez de Lozada en octobre 2003 en est le plus parfait exemple. Suite aux pressions populaires, il est contraint de démissionner. Sa faute ? Avoir voulu développer les exportations de gaz bolivien vers le Mexique et les Etats-Unis via le Chili.

Pourtant, la question maritime semble avoir pris un tour plus pragmatique depuis quelques années. Car la Bolivie et le Chili ont besoin l’un de l’autre. Le Chili a besoin du gaz et du pétrole boliviens, et la Bolivie a besoin de passer par le territoire chilien pour exporter ses ressources énergétiques, notamment vers les pays d’Asie. L’arrivée au pouvoir d’Evo Morales en Bolivie, et de Michelle Bachelet au Chili en 2006, marque une reprise de contact formelle entre les deux pays. Pour la Bolivie, il s’agit d’acquérir un rôle commercial de premier ordre en Amérique Latine. Et pour le Chili, il s’agit de favoriser un climat de confiance avec ses voisins pour mieux s’intégrer régionalement. La normalisation des relations entre les deux pays se concrétise en juillet 2006, avec la signature d’un agenda bilatéral en 12 points. Agenda dans lequel le thème maritime figure explicitement. M. Bachelet y envisage l’amélioration des termes d’accès bolivien à la mer, et E. Morales l’exportation de gaz vers le Chili.

Il faut dire que pour la Bolivie, il ne s’agit pas seulement de pragmatisme, mais bel et bien d’un impératif politique. De ce pragmatisme au niveau international dépend en effet la validité du discours révolutionnaire d’E. Morales au niveau national. Comme le rappelle judicieusement Laurent Lacroix, spécialiste de la Bolivie et chercheur à l’Institut des Hautes Etudes Internationales et du Développement (IHEID) à Genève, « la construction révolutionnaire de Chavez au Venezuela se fait sur la rente pétrolière ». Et le modèle bolivien ne s’en écarte pas, car « si la Bolivie ne vend pas son gaz, elle ne pourra pas mener à bien ses réformes ». En d’autres termes, de la normalisation de ses relations avec le Chili dépend son degré d’intégration à l’axe politique de l’alternative bolivarienne qui se dessine actuellement en Amérique Latine.

Si la question de l’accès à la mer a toujours une portée symbolique en Bolivie, où le nationalisme est épidermique, et le sentiment à l’égard du Chili, complexe, elle s’insère aujourd’hui très clairement dans les nouvelles ambitions géopolitiques d’un petit pays qui s’impose en Amérique Latine, et qui se voit donc contraint au pragmatisme. Un pragmatisme de plus en plus affirmé que la récente déclaration du vice-chancelier ne saurait remettre en question.

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