Maroc : lost in transition

« Le Maroc est un pays en transition démocratique». Quiconque s’est déjà rendu dans le royaume chérifien a forcément entendu ce constat à la fois fier et appelant à une certaine clémence. D’où l’usage, par les médias, d’un prisme d’analyse « transitionnel » pour traiter des affaires politiques, économiques ou sociales du Maroc. Mais tout juste qu’il soit, ce prisme d’étude ne devrait pas cacher la réalité d’un régime dont la transformation semble en butte à des obstacles à la fois institutionnels et sociétaux.

Dès les années 1990, Hassan II fait preuve d’un infléchissement dans l’exercice de son pouvoir, mettant fin aux tristement célèbres « années de plomb », marquées par l’éradication systématique de toutes les forces d’opposition à la monarchie. La question des droits de l’homme émerge sur la scène politique. Un Comité Consultatif des Droits de l’Homme voit le jour en 1990. Puis un Ministère des Droits de l’Homme en 1993. Et en 1996, les droits de l’homme sont inscrits au préambule de la Constitution. Entre autres.

Avec l’arrivée au pouvoir de Mohammed VI, ou peut-être plus exactement avec la mort d’Hassan II, les choses s’accélèrent. C’est la fin d’une ère. La « mort du père » prend ici tout son sens. « Avec la mort d’Hassan II, un verrou psychologique a sauté », explique Ahmed Benchemsi, rédacteur en chef de l’hebdomadaire en langue française Tel Quel. Un mois avant son décès, il préparait ses valises pour émigrer aux Etats-Unis. Le voilà à la tête de l’un des journaux les plus connus au Maroc pour sa liberté de ton. La société civile, libérée, se mobilise, et fait pression sur la royauté pour qu’un processus de reconnaissance des « années de plomb » soit entamé. Des pèlerinages et sit-in sur les lieux de détention sont organisés. Le nouveau Roi lance alors un travail de mémoire jamais expérimenté dans le monde arabo-musulman. Le pas est définitivement franchi le 7 janvier 2004, avec la création de l’Instance Equité et Réconciliation (IER) dont Mohammed VI déclare qu’elle est le « dernier jalon d’un parcours devant conduire à la clôture définitive d’un dossier épineux ». Cette commission de réconciliation a pour mandat d’établir la vérité sur les violations graves des droits de l’Homme et de proposer des moyens de compensation sociale des victimes, ainsi que des réformes susceptibles d’empêcher la répétition de telles violations. Des auditions de victimes sont organisées, et diffusées avec succès dans le royaume. Voilà bel et bien un Maroc en transition.

Mais l’analyse est incomplète. Le processus de réconciliation, impressionnant sur le papier, a une autre réalité sur le terrain. Pour certains analystes, il est en lui-même l’expression d’un nouvel autoritarisme. En effet, l’histoire mémorielle du Maroc est reconstituée à partir des seules victimes, stratégiquement placées au centre du processus, pour mieux dissimuler leurs tortionnaires, dont elles n’ont pas le droit de divulguer les noms, et qui sont gracieusement amnistiés par la monarchie. Hosni Benslimane, tortionnaire connu de tous, est aujourd’hui encore patron de la gendarmerie marocaine. Et il n’est qu’un exemple parmi d’autres. Derrière cette limite, c’est le maintien de la monarchie marocaine qui est en jeu. « La monarchie marocaine est très stable. Après le Japon, c’est le système politique le plus vieux de la planète » explique Benchemsi. La peur de la déstabiliser est donc plus forte que tout, empêchant une véritable rupture institutionnelle avec le passé. « L’article 19 de la Constitution stipule que la seule institution habilitée à limiter les pouvoirs du Roi est la royauté elle-même ». Une donnée qui laisse perplexe.

Et au niveau sociétal, le ministre de la communication Khalid Naciri le reconnaît lui-même : « Ceux qui sont chargés d’enseigner les droits de l’homme bien souvent ne sont pas pétris de cette culture». La difficulté d’application de la Moudawana, ce nouveau code de la famille qui devait, avec son instauration en 2003, révolutionner les rapports homme – femme témoigne du conservatisme de la société marocaine. Tout comme le « procès des blagues » dont a été victime le magazine Nichane en 2006 suite à sa publication d’un dossier sociologique de 10 pages sur les blagues marocaines, religieuses comme politiques. « Moi je voulais juste raconter des blagues, et on m’a prise au sérieux » raconte ironiquement Sanaa Elaji, journaliste auteur de ce dossier, qui lui a valu 3 ans de prison avec sursis. Ce n’est que 12 jours après sa parution, en réponse aux vives condamnations qui émanent de la société civile que la royauté se « sent obligée » de lancer des poursuites. C’est alors de la société, et non du système que vient la censure.

Certains parlent d’un pays en état de « post-adolescence » pour décrire la réalité marocaine. En tout cas une chose est sûre, ses dynamiques sont complexes ; sa transition, un « dilemme », tant socialement qu’institutionnellement.

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