Jean-Louis Missika: de l’autre côté du miroir


« J’ai conscience d’avoir franchi un pas ». Jean-Louis Missika, personnage aux multiples casquettes, au carrefour de la sociologie, des médias, des sondages, et du conseil, a toujours mené beaucoup de combats. Mais c’est dans les joutes intellectuelles qu’il s’est à chaque fois fait un nom. L’engagement politique local à 56 ans : on ne l’attendait pas là.Pourtant c’est une décision qu’il assume et revendique avec fierté. Éligible sur la liste socialiste du 12e arrondissement de Paris menée par le maire sortant Michèle Blumenthal, il a fait le choix de l’aventure municipale aux côtés de son ami Bertrand Delanoë.

Pourquoi maintenant ? « C’est un concours de circonstances » explique-t-il. « Bertrand Delanoë m’a proposé d’être une personnalité dite d’ouverture dans l’un des arrondissements de Paris, et j’ai accepté. C’est bien tombé. J’étais en situation de pouvoir dire oui car j’avais plus de disponibilité qu’à d’autres moments de ma carrière. » Passé du statut de chef d’entreprise à celui, moins prenant, de consultant indépendant, après avoir revendu JLM Conseil, sa société de conseil en stratégie médias et en communication, Jean-Louis Missika estime avoir plus de temps que jamais. Au plan politique comme au plan personnel. « J’ai l’avantage de l’inconvénient de l’âge », ironise-t-il.

Un concours de circonstances donc, mais pas un hasard pour autant. La politique l’a toujours intéressé. Et son engagement à gauche est ancien. Élie Cohen, directeur de recherche au CNRS et professeur à Sciences-Po, l’a rencontré dans les années 1970, alors que tous deux faisaient leurs débuts comme maîtres de conférence à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. Il se souvient de sa « passion de la politique ». Compagnon de route rocardien, il était proche de ce qu’on appelait alors la « deuxième gauche ». D’où son engagement auprès de Michel Rocard à Matignon, en tant que directeur de son Service d’information et de diffusion (SID) de 1988 à 1991.

Mais son militantisme reste celui d’un intellectuel : « Il n’a jamais été un encarté, ni un militant de terrain », concède l’économiste. Sa coopération avec la CFDT dans les années 1980 est celle de l’analyste. Qui contribue par l’écriture et le diagnostic social à la réflexion politique. Deux livres en sont le résultat : Le tertiaire éclaté et Les dégâts du progrès, les travailleurs face au changement technique. Des contributions d’expert engagé plus que d’homme politique.

Car si la politique l’intéresse, c’est avant tout comme objet d’étude. Tout particulièrement dans sa relation avec les médias. En témoigne sa bibliographie. Que ce soit dans La Folle du Logis, ou dans La fin de la télévision, le sociologue des médias aime à décortiquer les liens que ceux-ci entretiennent avec le politique. Une gymnastique intellectuelle qu’il enseigne d’ailleurs à Sciences-Po. La stratégie politique, il connaît. « Quand je ne la faisais pas, je l’analysais ». Mais le passage de la critique à la pratique est loin d’être évident.

D’ailleurs, c’est plutôt comme analyste des médias et de la politique qu’il se ressent encore aujourd’hui. Et si cet engagement consiste bel et bien à « franchir la ligne invisible entre analyste et homme d’action », il ne s’agit pas pour autant du début d’une carrière politique pour Jean-Louis Missika. « Je ne suis pas en train de me lancer politiquement. Se présenter au niveau local, c’est plutôt un acte citoyen ». Car le licencié de philosophie entend contribuer à la vie de la Cité.

Dans les domaines qu’il connaît le mieux : les nouvelles technologies, leur économie, et l’innovation. Après avoir travaillé en tant qu’homme de communication sur la campagne de Delanoë en 2001, c’est persuadé de la nécessité pour Paris de ne pas rater le « virage numérique » qu’il reste en contact avec celui-ci.Un intérêt pour les nouvelles technologies et leur impact social qui n’est pas nouveau. Alors qu’il était étudiant de troisième cycle en sociologie, dans les années 1970, le choix de la sociologie de l’innovation s’impose à lui. Pour des raisons pratiques : se spécialiser dans ce domaine, c’est échapper aux débats à forte connotation marxiste qui entourent la sociologie des classes sociales. Mais par fascination précoce aussi. En 1995, alors qu’il est patron de l’institut de sondage BVA, il prend contact avec Rafi Haladjian, jeune entrepreneur du Web qui vient de créer FranceNet, tout premier opérateur Internet en France. Et travaille avec lui sur WebScan, un programme de mesure des audiences sur Internet. Puis, la création de sa société de conseil en 1998 est une prolongation de son intérêt pour les technologies du Web. JLM Conseil accompagne les investissements de nombreux clients pendant la bulle Internet. « Je fais partie de ces gens -rares- qui s’intéressent et suivent le monde numérique depuis 1990 », affirme-t-il avec quelque fierté. La fierté de celui qui a pressenti la révolution.

Et qui y a participé. Non content d’être enseignant à Sciences-Po et consultant indépendant, Jean-Louis Missika siège aux conseils d’administration de nombreuses sociétés qui travaillent dans le domaine des nouvelles technologies (Free, Skyrock et Modelabs, entre autres), et opère personnellement comme business angel pour des jeunes pousses qui tentent d’innover dans le domaine de l’Internet et des télécoms. « Aider de jeunes gens à prendre des risques tout en sachant les mesurer » : un hobby qui, selon lui, correspond bien à son engagement politique actuel. « J’ai le sentiment très fort que la capacité qu’aura Paris de rester une ville de niveau mondial dépendra de sa capacité à être présente sur ces nouveaux marchés ».

Un défi donc : l’innovation. Ses grands yeux bleus pétillent : là est son moteur politique. Arrivé à Paris à l’âge de deux ans, ce Juif d’origine algérienne a vécu dans nombre d’arrondissements de la capitale. Et se sent partout chez lui. Si son engagement dans le 12e est réel, son ambition, elle, est Parisienne. « Il faut bâtir de grands projets, combiner formation de haut niveau et recherche, pour que nos enfants et petits-enfants puissent vivre et grandir à Paris ». En d’autres mots, construire l’avenir.

Il le reconnaît, l’aspect quotidien de la politique locale n’est pas son ambition. « Je n’ai pas vocation à traiter de la vie quotidienne » concède-t-il. « Dans une équipe municipale, il y a deux catégories : ceux qui sont là pour écouter les problèmes concrets des gens, et ceux qui sont là pour penser l’avenir ». Sans conteste, c’est plutôt à la seconde qu’il appartient. De quoi dérouter quelque peu certains militants socialistes du 12e arrondissement. Selon Tristan Aureau, « si sa connaissance des médias peut contribuer à améliorer la communication de la mairie, sa méconnaissance des dossiers de politique locale ne correspond pas aux attentes de l’électorat ».

Pourtant, Jean-Louis Missika s’explique très clairement le choix de Bertrand Delanoë de l’avoir placé dans le 12e. « Le 12e est un arrondissement très stratégique pour Paris, car il est très peuplé, et assez équilibré entre la droite et la gauche ». Et l’aspect emblématique du 12e tient aussi à la composition de la liste UMP que les socialistes ont à affronter. « L’UMP a la mauvaise habitude d’y mettre des people. Aux législatives de 2007, c’était Arno Klarsfeld. Là, ils récidivent avec Cavada et Lagarde ». D’où peut-être la nécessité de mettre un spécialiste de l’analyse des stratégies politiques de l’autre côté. « Je ne suis pas un people » se défend Jean-Louis Missika, souvent décrit comme l’atout « chic et parisien » de Delanoë dans le 12e. « Quand je passe à la télé, c’est en tant qu’expert, et non pas pour faire le pitre dans des talks-shows ».

« Je crois au travail, et je crois que l’intelligence ne se décrète pas. Il faut bosser ». Et pour lui aujourd’hui, cela signifie apprendre à se salir les mains. « L’analyste adopte le point de vue de Sirius. Je me rends compte que c’est plus facile de commenter a posteriori une stratégie politique que de réellement mener une campagne ». Son principal point faible, il le connaît. « Les électeurs se placent en consommateurs de politique, et sont extrêmement exigeants. Cette forme de consumérisme est un peu troublante. Et impose d’être à l’écoute des préoccupations quotidiennes des gens. Et parce que j’ai plutôt fréquenté des milieux d’experts, c’est quelque chose que je ne sais pas faire ». Faire le pont n’est pas chose facile. Mais il prend ces activités au sérieux. « Il y a des fondamentaux en politique : les réunions d’appartements, les rencontres dans les cafés, le tractage sur les marchés, etc. » Autant de fondamentaux qu’il lui reste à apprendre.

En attendant, le politique qu’il a décidé d’être n’a rien à apprendre en matière de communication. « Je crois qu’on a un temps d’avance » glisse-t-il, un sourire en coin. Pas facile d’échapper aux stratégies qu’on a passé sa vie à décortiquer.

3 réponses à “Jean-Louis Missika: de l’autre côté du miroir

  1. Nous avons été très intéressé , à la Maison de parents d’élève de Picardie Maritime que la Région de Picardie essaie de développer dans notre pays des trois vallées , par un article que vous avez publié dans Idées mouvement de la Ligue de l’enseignement . Notre maison en milieu semi-rural , Abbeville étant une bourgade de 20000 habitants , a décidé de se structurer autour de cette révolution des écrans dans la vie des familles et les problèmes liés de gestion des temps de communication parents-enfants et des temps de réflexion et de concentration des nouvelles générations d’écoliers . Nous voulons créer un temps fort de réflexion sur cette prodigieuse mutation qui touche aussi notre modeste province et nous souhaitions trouver un contact avec vous pour l’organisation éventuelle d’un évènement grand public avec votre présence si votre emploi du temps que nous pressentons chargé le permettait .

  2. Zock Thierry

    impréssionant et intéressant comme parcours.
    Bonne Chance.

  3. Zock Thierry

    intéressant et impréssionnant comme parcours; JLM.
    Bon courage et à bientôt

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s